Reconnaître la souffrance d'un animal en fin de vie

Votre chienne de treize ans dort plus qu’avant. Elle mange encore, elle lève la tête quand vous rentrez, et le vétérinaire a dit qu’on ne traitait plus la maladie. Vous tournez autour d’une question : est-ce qu’elle souffre en ce moment ?
Cette question est dure pour une raison précise. Un chien ou un chat ne vous dit pas qu’il a mal. Il fait mieux, il s’arrange pour que ça ne se voie pas. Le calme que vous observez est parfois de la dissimulation, et l’humeur bizarre que vous mettez sur le compte de l’âge est parfois une douleur franche. Il existe pourtant des repères concrets, différents chez le chien et chez le chat, et des grilles remplies tous les jours en clinique.
Pourquoi un animal cache qu’il a mal
Un animal qui boite ou qui gémit signale à ce qui rôde autour qu’il est attrapable. La discrétion sur la douleur a été sélectionnée pendant des millions d’années, et quinze mille ans près des humains ne l’ont pas effacée. Le chat, prédateur de petites proies et proie de plus gros que lui, y excelle.
Votre relation brouille les cartes. Un chien vient vous accueillir à la porte parce qu’il vous voit arriver, pas parce qu’il va bien ; ces dix secondes ne disent rien des vingt-trois heures qui restent. L’appétit trompe autant : un labrador mange souvent jusqu’au bout malgré une douleur importante.
Le cabinet est un troisième piège : l’adrénaline efface la boiterie et réveille un chat qui n’avait pas bougé de la matinée. D’où les longues questions du vétérinaire sur la maison, où vous êtes le seul témoin.
Chez le chien : posture, souffle, sommeil
La posture bouge avant le reste. Un chien qui a mal au ventre s’étire en position dite de prière, poitrail au sol et arrière-train relevé, et y reste. Un chien qui a mal au dos garde le dos rond et la tête basse, se couche en tombant d’un bloc au lieu de plier les pattes, et ne se secoue plus au réveil.
Le halètement est le signe le plus mal lu. S’il halète alors qu’il fait frais, qu’il n’a pas couru et qu’il est trois heures du matin, ce n’est ni la chaleur ni l’effort. Comptez sa respiration au repos, main sur le flanc : rapide chez un chien couché, elle mérite un appel.
Le lieu de couchage compte énormément. Un chien qui a passé dix ans contre le canapé et qui dort soudain sur le carrelage froid du couloir cherche quelque chose ; l’inverse existe, un chien qui ne vous lâche plus d’un mètre. Ajoutez les nuits où il se lève, tourne et se recouche cinq fois.
Le regard devient fixe, vitreux, pupilles larges, et il ne soutient plus le contact. Une agressivité nouvelle chez un chien qui n’en avait jamais eu est presque toujours de la douleur, surtout si elle sort quand on le soulève ou qu’on le brosse au même endroit. S’il attrape ses croquettes et les relâche, regardez sa bouche.
Chez le chat : le retrait plutôt que la plainte
Le chat gémit rarement, il se retire. Il va dormir derrière la chaudière ou sous un lit, là où il n’allait jamais, et y passe la journée. Un chat qui se cache donne un signal aussi net qu’un chien qui hurle.
Le toilettage est le deuxième indicateur, et le plus fiable. Un chat qui a mal cesse de se laver : poil terne, mèches collées, pellicules sur le bas du dos, la zone qu’il n’atteint plus. L’inverse dit la même chose, un léchage acharné au même endroit jusqu’à créer une plaque sans poils.
Regardez la litière : un chat arthrosique n’enjambe plus un bac à rebord haut et fait à côté, ce qui se lit comme de la malpropreté alors que c’est de la douleur. Regardez les sauts : il monte sur le canapé en deux temps, hésite devant le plan de travail, ne monte plus. Un chat détendu s’étale sur le flanc ; un chat qui a mal se tasse en boule, épaules en avant, yeux à demi fermés.
Un point à connaître : le ronronnement ne prouve pas le bien-être. Un chat ronronne aussi quand il souffre, et quand il meurt.
Les trois grilles que les vétérinaires utilisent
L’échelle de Glasgow, ou Composite Measure Pain Scale, a été mise au point à l’université de Glasgow pour le chien. Sa version courte compte trente descripteurs en six catégories de comportement, dont la mobilité. Le maximum est de 24 points, ou 20 si le chien ne peut pas marcher, et un traitement est recommandé au-delà de 6/24, ou 5/20. Conçue pour l’après-opération, elle vous lègue sa logique : on regarde de loin, on approche, on touche en dernier.
Chez le chat, l’échelle des grimaces féline, validée à l’université de Montréal, note cinq zones du visage, chacune à 0, 1 ou 2 :
- la position des oreilles
- le serrage des paupières
- la tension du museau
- la position des moustaches
- la position de la tête
Le résultat est ramené sur 10, et un antidouleur est suggéré à partir de 4/10. Une version pour propriétaires et une application gratuite existent. Deux réserves : on ne note pas un chat qui dort, mange, joue ou se lave, et ses auteurs écrivent qu’elle n’est validée que pour la douleur aiguë, pas sur une maladie chronique comme l’arthrose.
Pour la fin de vie, l’outil le plus adapté est la grille HHHHHMM d’Alice Villalobos, vétérinaire américaine spécialisée en cancérologie. Sept critères notés de 0 à 10, 10 étant l’idéal : douleur, appétit, hydratation, hygiène, moral, mobilité, et la part de bons jours par rapport aux mauvais. Total sur 70. Au-dessus de 35, la qualité de vie reste compatible avec des soins palliatifs. En dessous, la question du bon moment se pose ; elle est traitée dans Euthanasie : comment savoir si c’est le moment.
Notez chaque soir, ne vous fiez pas à votre impression
Vivre auprès d’un animal qui décline lentement abîme votre point de repère. Vous vous adaptez à chaque perte sans la voir, et au bout de deux mois vous jugez son état par rapport à la semaine dernière, pas par rapport à mars.
Le remède tient en trois minutes par jour. Chaque soir à la même heure, notez les sept critères HHHHHMM sur un carnet, puis une ligne de faits bruts : a refusé les escaliers, a mangé la moitié de sa gamelle, s’est levé quatre fois cette nuit. Au bout de sept à dix jours, vous tenez une courbe, pas une impression. Le jour où vous pleurez vous sous-notez, le jour où il remue la queue vous sur-notez, et la moyenne de la semaine corrige les deux.
Ajoutez-y cinq choses précises qu’il aimait, venir sur le lit le matin, attendre devant la porte à l’heure de la promenade, et cochez celles qui ont eu lieu. Quand quatre sur cinq ont disparu depuis dix jours, ce n’est plus une intuition. Emportez ce carnet : un vétérinaire fait beaucoup plus avec dix lignes datées qu’avec « il ne va pas fort ». Et si vous vous reprochez de ne pas avoir vu plus tôt, ce reproche est examiné dans La culpabilité après la mort d’un animal.
Ce qu’un vétérinaire peut proposer contre la douleur
Les soins palliatifs vétérinaires consistent à ne plus traiter la maladie mais à traiter ce qu’elle fait. Peu de propriétaires savent que cette voie existe. Demandez une consultation dédiée en annonçant le motif, pour obtenir un créneau long : comptez 35 à 60 euros pour une consultation standard, 50 à 90 pour une consultation longue, 50 à 120 pour une visite à domicile.
L’arsenal est réel. Les anti-inflammatoires vétérinaires, méloxicam, carprofène ou firocoxib, restent la base chez le chien quand les reins le permettent. La gabapentine est très employée chez le chat, et la buprénorphine s’y administre par la muqueuse buccale, sans piqûre. Des anticorps monoclonaux contre le facteur de croissance nerveuse, vendus sous les noms de Librela chez le chien et Solensia chez le chat, se donnent en une injection mensuelle contre la douleur arthrosique. S’y ajoute le confort : maropitant contre les nausées, stimulants d’appétit, perfusions sous la peau qu’on peut vous apprendre à poser, tapis antidérapants, litière à bord découpé.
Ne repartez jamais sans date de réévaluation : un antidouleur qui marchait en avril peut ne plus rien faire en juin, et personne ne le verra si le rendez-vous n’est pas pris. N’administrez rien qui vienne de votre armoire à pharmacie : l’ibuprofène est dangereux pour le chien, le paracétamol tue un chat à faible dose.
Reste ce que les soins palliatifs ne font pas. Ils achètent du confort, parfois du temps, et arrive un moment où ils ne suffisent plus. Si vous en êtes là, l’euthanasie à domicile évite le transport et la salle d’attente. Et si les semaines qui suivent vous laissent sans sommeil, incapable de travailler, coupé de vos proches, cela se soigne aussi : les signes qui le justifient sont décrits dans Quand consulter un psychologue après la perte d’un animal.


