Les étapes du deuil animalier, et pourquoi elles ne sont pas linéaires

Beaucoup de gens cherchent les étapes du deuil pour savoir où ils en sont. Ils tombent sur une liste en cinq points, ils essaient de s’y situer, et ils n’y arrivent pas. Ils ont pleuré trois jours, puis ils ont passé une semaine à peu près normale, puis ils se sont effondrés dans un rayon de supermarché devant les croquettes. Rien de tout ça ne ressemble à un escalier.
La conclusion qu’ils en tirent est presque toujours la même : je fais mon deuil de travers. Soit je suis en retard, soit je suis en avance, soit je suis passé à côté d’une étape et elle va me retomber dessus plus tard.
Cette conclusion repose sur un malentendu vieux de cinquante ans. Le modèle en cinq étapes existe, il est célèbre, et il ne décrivait pas ce que vous vivez.
D’où viennent les cinq étapes que tout le monde cite
Elles viennent d’Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre suisse installée aux États-Unis, et de son livre On Death and Dying, paru en 1969. Elle y rassemblait des entretiens menés avec plus de deux cents patients atteints de maladies incurables, dans un hôpital de Chicago. Déni, colère, marchandage, dépression, acceptation : ces cinq mots décrivaient la façon dont des gens réagissaient à l’annonce de leur propre mort.
Il s’agissait de leur propre fin, annoncée par un médecin, dans un lit d’hôpital. Personne n’avait interrogé leurs proches après leur mort.
Le glissement s’est fait ensuite, dans les manuels, les articles de presse, les séries télévisées, jusqu’à ce que les cinq étapes deviennent la grille officielle du chagrin en général. Kübler-Ross elle-même a corrigé le tir dans On Grief and Grieving, publié en 2005, après sa mort : les étapes n’y sont pas décrites comme des arrêts sur une ligne du temps, et elle précise que tout le monde ne les traverse pas, ni dans un ordre imposé.
Le modèle n’a jamais reposé sur un protocole de recherche. C’était une série d’observations cliniques, précieuses pour l’époque, jamais validées comme on valide une échelle de mesure. Le fait qu’il soit encore répété partout tient plus à sa clarté qu’à sa solidité.
Les phases telles qu’on les vit quand c’est un animal
Elles existent, ces états. C’est leur mise en séquence qui est fausse.
La sidération dure de quelques heures à quelques jours. Vous conduisez, vous répondez à des messages, vous reprenez le travail le lendemain, et vous ne ressentez à peu près rien. Beaucoup s’en veulent de cette absence de larmes. Le cerveau tient simplement la ligne le temps qu’il faut.
Le déni prend une forme très concrète avec un animal, parce que la maison est pleine de lui. Vous entendez des griffes sur le parquet. Vous croyez voir un chat au bout du couloir. Vous vous surprenez à ouvrir le placard à l’heure de la gamelle. Certaines personnes gardent le panier en place six mois, d’autres le rangent le soir même, et ce que vous faites de ses affaires ne dit rien de la qualité de votre deuil.
La colère cherche une cible et en trouve rarement une bonne. Le vétérinaire qui n’a pas vu la tumeur assez tôt. Vous-même, pour avoir attendu, ou pour avoir décidé trop vite. Parfois l’animal, parce qu’il est parti, ce qui est absurde et qui arrive quand même. La colère et la culpabilité sont souvent la même chose retournée dans deux sens.
La tristesse arrive quand la sidération lâche, et elle arrive rarement seule. Elle se déclenche sur des détails : la laisse au portemanteau, l’heure de la sortie de 18 h, un poil retrouvé dans la voiture des semaines plus tard.
La réorganisation est le mot le plus juste des cinq. Vos journées avaient une forme dessinée par un chien ou par un chat. Vous en reconstruisez une autre, sans lui, ce qui prend du temps et ne signifie pas que vous l’oubliez.
Ce qu’a montré l’étude qui a testé les étapes dans l’ordre
En 2007, une équipe américaine a publié dans le JAMA une enquête sur 233 personnes endeuillées du Connecticut, toutes après un décès de cause naturelle, interrogées entre le premier et le vingt-quatrième mois suivant la perte. Il s’agissait de deuils humains, et aucune étude de cette ampleur n’a été menée sur la perte d’un animal, mais c’est l’une des rares mesures chiffrées de l’ordre supposé des étapes.
En moyenne, l’ordre tenait à peu près : l’incrédulité culminait vers un mois, le manque vers quatre, la colère vers cinq, la dépression vers six. Deux résultats gênent pourtant le modèle. D’abord, l’émotion négative la plus forte n’était ni le déni ni la colère, mais le manque, cette envie physique de revoir l’être perdu. Ensuite, l’acceptation était l’item le plus coché de toute l’étude, y compris dès le premier mois. Elle progressait ensuite lentement, sans jamais fonctionner comme une ligne d’arrivée. Elle cohabitait avec le manque et avec la colère.
Une moyenne de groupe ne décrit personne en particulier. Elle dit ce qui se passe quand on additionne 233 trajectoires très différentes, puis qu’on divise.
Un modèle qui colle mieux à ce que vous vivez
Deux chercheurs néerlandais, Margaret Stroebe et Henk Schut, ont proposé en 1999 dans la revue Death Studies un modèle dit du double processus. Il n’y a plus d’étapes. Il y a deux types de stress, et un mouvement de va-et-vient entre les deux.
Le premier est tourné vers la perte : regarder les photos, repasser en boucle la dernière consultation, pleurer, parler de lui. Le second est tourné vers la reconstruction : vider le placard à croquettes, réapprendre à organiser un week-end sans contrainte d’horaire, encaisser le fait que la maison est silencieuse, décider un jour si vous reprenez un animal ou non.
Le point central du modèle est l’oscillation. On passe de l’un à l’autre, plusieurs fois par jour parfois, et cette alternance est le mécanisme lui-même. Les moments où vous n’y pensez pas ne sont pas une trahison ni une rechute en attente. Ils sont la façon dont un système nerveux encaisse une chose trop grosse : par petites doses, avec des pauses.
Ce modèle explique ce qu’aucune liste d’étapes n’explique. Rire à midi et s’écrouler à 20 h le même jour. Aller très bien pendant trois semaines et très mal la quatrième. Craquer neuf mois après, un mardi, sans raison identifiable.
Si vous pensez « mal faire »
Il n’existe pas de calendrier de référence, et la durée d’un deuil animalier varie énormément d’une personne à l’autre selon le lien, les circonstances de la mort et ce qu’il y avait autour dans votre vie à ce moment-là. Une personne qui vivait seule avec un chat depuis quatorze ans ne traverse pas la même chose qu’une famille de cinq.
Ce qui alourdit souvent les choses n’est pas le chagrin lui-même, c’est de devoir le cacher. Le sociologue américain Kenneth Doka a proposé en 1989 la notion de deuil non reconnu, pour désigner les pertes que l’entourage ne considère pas comme légitimes. La mort d’un animal en fait partie, avec la remarque classique sur le fait de « reprendre le même ». Vous portez alors deux choses : la perte, et le silence qu’on attend de vous.
Quelques signes justifient d’en parler à un professionnel, sans que cela veuille dire que quelque chose ne tourne pas rond chez vous :
- un sommeil qui ne se rétablit pas après plusieurs semaines, ou des réveils systématiques à la même heure ;
- un arrêt de travail qui se prolonge, ou l’impossibilité de tenir une journée ;
- un retrait social qui s’installe : invitations refusées, appels ignorés pendant des semaines ;
- des idées noires, même passagères.
Un médecin traitant peut orienter, et consulter un psychologue après la perte d’un animal n’a rien d’excessif. Certains praticiens sont formés spécifiquement à ce type de deuil.
Le reste du temps, la meilleure chose à faire avec les étapes est de les laisser tranquilles. Elles ne sont pas un examen que vous passeriez mal.


