Combien de temps dure un deuil animalier

Personne ne peut vous donner une date. Les rares travaux qui ont suivi des propriétaires dans le temps donnent des ordres de grandeur, et ces ordres de grandeur sont plus longs que ce que votre entourage imagine, souvent plus courts que ce que vous redoutez dans les premières semaines.
La question que vous posez en cache généralement une autre : est-ce que je suis normale de pleurer encore après trois semaines, après six mois, après deux ans. C’est à celle-là que ce texte essaie de répondre, avec les chiffres dont on dispose et leurs limites.
Un deuil ne se « termine » pas comme une grippe. Ce qui change, c’est la place que la perte occupe dans une journée ordinaire. Au début elle occupe tout. Plus tard, quelques minutes, puis quelques minutes de temps en temps. L’animal, lui, ne cesse jamais de vous manquer.
Les durées mesurées dans les études
La référence la plus citée reste celle de Thomas Wrobel et Amanda Dye, publiée en 2003 dans la revue OMEGA: Journal of Death and Dying. Ils ont interrogé 174 adultes ayant perdu un chien ou un chat. Au moment de la perte, 85,7 % rapportaient au moins un symptôme de deuil. À six mois, ils étaient 35,1 %. À un an, 22,4 %. La sévérité comme la durée des symptômes étaient corrélées à la force de l’attachement à l’animal.
Une synthèse des travaux sur le sujet, publiée en 2022 dans la même revue par Ben Hughes et Beth Lewis Harkin, situe le pic de la réaction émotionnelle entre deux et six mois après le décès. Chez une partie des propriétaires, ce pic se prolonge jusqu’à environ douze mois.
Trois repères, donc, qui décrivent des moyennes et pas votre cas : les premières semaines sont les plus violentes, le gros de la charge se joue sur les six premiers mois, et environ une personne sur cinq porte encore des symptômes identifiables un an après. Ces études reposent sur des volontaires, des gens que le sujet concernait assez pour qu’ils répondent. Elles surestiment probablement les durées longues.
Pourquoi deux personnes ne mettent pas le même temps
Les circonstances de la mort pèsent lourd, et pas toujours dans le sens attendu. Kelly McCutcheon et Stephen Fleming ont comparé en 2002, sur 103 propriétaires, le deuil après euthanasie et après mort naturelle. Ceux dont l’animal était mort naturellement présentaient un score de deuil total plus élevé, plus d’isolement social et plus de sentiment de perte de contrôle que ceux qui avaient pris la décision d’euthanasier. Une décision préparée, avec un rendez-vous, une présence, un au revoir, laisse moins de matière brute à digérer qu’une mort trouvée un matin dans le couloir. Cela ne vous dispense pas de la culpabilité qui suit une décision d’euthanasie, qui est un chantier à part entière.
La mort brutale et le fait de vivre seul ressortent tous les deux, dans la littérature reprise par Hughes et Harkin, comme associés à un chagrin plus intense.
L’âge de l’animal compte, moins par lui-même que par ce qu’il signifie. Un chat de quatre ans emporté par un lymphome laisse le sentiment d’une vie volée. Un chien de quinze ans laisse quinze ans d’habitudes à démonter, ce qui est un autre travail, pas un travail plus court.
Vient ensuite la place réelle que l’animal tenait dans vos journées. Pas l’amour que vous lui portiez, la place. Un chien qui vous faisait sortir deux fois par jour, qui organisait vos week-ends, qui vous obligeait à rentrer, laisse en partant une structure vide. Les personnes seules, à la retraite ou en arrêt de longue durée perdent en même temps leur chien et l’ossature de leur emploi du temps.
L’isolement joue enfin sur la vitesse. Une enquête en ligne réalisée en septembre 2018 par Wamiz pour la société Veternity, auprès de 3 846 propriétaires de chiens et de chats, trouvait que 20 % seulement s’étaient sentis compris dans leur deuil. Un chagrin qu’on ne peut raconter nulle part met plus de temps à s’user. Si votre entourage minimise, l’article sur ce qu’on peut répondre à l’incompréhension donne quelques formulations.
Reste le facteur le plus discret : les deuils antérieurs mal refermés. La mort d’un animal réveille très souvent celle d’un parent, d’un conjoint, d’un enfant. Si vous vous surprenez à pleurer quelqu’un d’autre en pleurant votre chien, ce n’est pas un dérapage, c’est le mécanisme.
Ce qui change avec le temps, c’est la fréquence des vagues
Voilà le point que presque personne ne dit et qui aide le plus. Avec les mois, l’intensité des crises de chagrin ne diminue pas beaucoup. C’est leur espacement qui change.
La première semaine, la douleur est continue. Vers le deuxième mois, elle arrive par vagues, plusieurs fois par jour, encore largement spontanées. Vers le sixième mois, ces vagues sont espacées de plusieurs jours et presque toujours déclenchées : une gamelle retrouvée au fond d’un placard, un aboiement dans la rue, une photo qui remonte sur votre téléphone. Deux ans après, il en reste quelques-unes par an.
Une vague qui vous tombe dessus à dix-huit mois peut être aussi violente qu’à trois semaines. Vous pleurerez pareil, vingt minutes durant. Cela ne veut pas dire que vous avez reculé. Cela veut dire qu’une vague isolée conserve sa puissance, tout en étant devenue rare. C’est une des raisons pour lesquelles les étapes du deuil ne se traversent pas dans l’ordre.
Le corps récupère avant l’humeur. Le sommeil et l’appétit reviennent en général dans les premières semaines, alors que l’envie de faire des choses met plus longtemps. Un décalage entre les deux est banal.
Les anniversaires et les rechutes
La date du décès, celle de l’arrivée à la maison, l’anniversaire de naissance de l’animal : ces trois dates rouvrent régulièrement quelque chose, y compris chez des personnes qui allaient bien depuis des mois. Le phénomène est bien décrit et il est prévisible.
Les jours qui précèdent sont souvent plus durs que le jour lui-même. Vous verrez la date approcher, l’appréhension montera, et le jour venu ce sera fréquemment supportable. Prévoyez de ne pas être seul, ou de faire quelque chose de précis : allumer une bougie, relire un carnet, retourner à l’endroit de la balade habituelle.
D’autres rechutes n’ont aucune date. Une salle d’attente de vétérinaire, le dernier sac de croquettes qu’on finit, un chien de la même race avec la même démarche. Une facture de la clinique qui arrive deux mois après remet parfois tout à zéro pour une journée.
Quand le chagrin cesse d’évoluer
Un deuil qui suit son cours bouge. Lentement, en dents de scie, mais il bouge : les intervalles entre les crises s’allongent, vous revoyez du monde, vous vous remettez à envisager des choses. Un deuil qui s’installe ne bouge plus. Au douzième mois, la journée ressemble à celle du deuxième.
Les manuels de psychiatrie ont fini par nommer cet état. Le DSM-5-TR, révision publiée par l’Association américaine de psychiatrie en 2022, a introduit le trouble du deuil prolongé. Chez l’adulte, le diagnostic suppose que le décès remonte à au moins douze mois (six mois chez l’enfant et l’adolescent), avec une nostalgie intense de la personne disparue ou une préoccupation permanente à son sujet, plus au moins trois symptômes parmi huit, présents presque tous les jours depuis au moins un mois : le sentiment qu’une partie de soi est morte, l’incrédulité face au décès, l’évitement de tout ce qui rappelle la perte, une douleur émotionnelle intense, l’incapacité à réinvestir ses relations ou ses projets, un émoussement affectif, le sentiment que la vie n’a plus de sens, une solitude massive. L’Association américaine de psychiatrie estime que 4 à 15 % des adultes endeuillés développent ce trouble.
La CIM-11 de l’Organisation mondiale de la santé retient le même trouble avec un seuil de durée plus court : au moins six mois de réaction de deuil persistante et invalidante. Une étude allemande publiée en 2024 dans Frontiers in Psychiatry a comparé les deux définitions sur une même population endeuillée et trouvé 4,7 % de cas selon le DSM-5-TR contre 5,4 % selon la CIM-11.
Ces critères visent la mort d’un proche humain. Aucun manuel ne prévoit à ce jour le deuil d’un animal, et aucun psychologue ne posera ce diagnostic pour un chat. Ils restent utiles comme repère de durée : au-delà d’un an sans aucune amélioration, quelque chose s’est bloqué et se traite.
Quelques signes justifient de consulter sans attendre ce cap :
- des arrêts de travail à répétition, ou l’impossibilité de tenir une journée complète
- un retrait social qui dure plus de quelques semaines, refus des invitations compris
- une consommation d’alcool, de somnifères ou d’anxiolytiques qui a augmenté depuis la perte
- des idées suicidaires, même vagues, qui imposent d’appeler le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable 24 heures sur 24
Sur le choix du professionnel, le tarif d’une séance et ce qui se passe pendant le premier rendez-vous, l’article consacré au moment de consulter un psychologue après la perte d’un animal détaille la marche à suivre.


